picture Un appel à lire et/ou écrire la ville

Ce matin, je me suis promené dans le quartier de la Guillotière à Lyon, en pensant à Nicolas. Je me suis pris à imaginer la ville comme un immense plateau de jeu, un labyrinthe en perpétuelle recomposition où chaque détour cache un indice, une énigme, une porte dérobée vers une autre manière d’habiter l’espace. Ici, les murs parlent, les trottoirs murmurent et chaque recoin dévoile un message laissé par un joueur précédent. Mais comment jouer ? Où commence la partie ? Peut-être en ouvrant simplement l’œil, en ralentissant le pas, en lisant ces inscriptions anonymes comme autant d’invitations à comprendre les règles visibles et invisibles de la ville. Peut-être en ajoutant moi-même une trace pour guider d’autres joueurs qui viendront plus tard. Dans cette ville, chaque marche est un récit, chaque détour une bifurcation. La ville ne se traverse pas, elle se lit, elle s’écrit, elle se joue. J’ai transformé mon exercice d’observation matinal en exercice d’écriture et voici les règles du jeu que je vous propose, avec un déroulement en 7 étapes. Pour chaque étape je vous donne des exemples, cités entre guillemets, des fragments de textes que j'ai pu lire sur les murs, les objets ou les sols de mon quartier.

  1. Choisissez votre terrain Choisissez un point de départ dans la ville, un quartier que vous connaissez bien ou pas du tout, au contraire. Et laissez-vous porter par le hasard. Regardez autour de vous et, comme le suggère Antonio Muñoz Molina cité par Nicolas dans son ouvrage Exercices d’observation, “Je lis chaque mot écrit que je découvre sur mon passage”. N’oubliez pas de jeter un œil dans chaque interstice d’où l’inattendu peut surgir. Peut-être près d’une porte d’immeuble toute taguée, sous un pont où les histoires s’accumulent en silence, ou sur le panneau publicitaire d’un abribus.

  2. Identifiez les règles officielles Prenez d’abord connaissance des règles formelles qui encadrent votre terrain. Les règlements municipaux tracent des limites, définissent des espaces, mais ils sont aussi les reflets des tensions et des évolutions d’une société. “Vous entrez dans une zone de rencontre. Cyclistes : circulation à double sens sur la chaussée, 20km/h max. Piétons : prioritaires circulent partout. Véhicules motorisés Prudence, 20km/h max” “Aire de jeux Square Colombier-Chevreul. Destinée aux enfants de 1 à 8 ans. Cabane toboggan pour les 1-6 ans. Jeu ressort renard pour les 2-8 ans. Jeu ressort écureuil pour les 1-6 ans. Structure 3 tours pour les 1-6 ans. Parcours ludique pour les 2-6 ans. Panneau de manipulation pour les 1-6 ans. L’utilisation de ces équipements reste sous la surveillance des parents ou accompagnateurs adultes. Par mesure de sécurité, aucun objet extérieur ne doit encombrer les jeux et leurs pourtours. L’accès à l’aire est déconseillé en cas de conditions climatiques extrêmes (fortes chaleurs, gel, neige, vent). Merci d’utiliser les poubelles et garder ce lieu propre, ensemble protégeons l’environnement. Interdictions : engins motorisés, vélos et skate. Pratique de jeux de ballons. Liées à l’utilisation dangereuse des jeux : monter sur les toits, porter un casque ou un sac sur les jeux, remonter les toboggans à l’envers. (Pictos barrés : vélo et patins à roulettes, chien, cigarette allumée, verre de vin et bouteille, fleur dans une main)” “Accès interdit aux véhicules GPL non munis d’une soupape de sécurité. Prohibited access for LGP cars without safety valve." “Cour privée. Parking interdit” “Espace sans tabac. Les espaces sans tabac contribuent à réduire l’initiation au tabagisme des jeunes et encourager l’arrêt du tabac ; éliminer l’exposition au tabagisme passif, notamment des enfants ; préserver l’environnement (crèches, écoles, parcs, squares) des mégots de cigarettes et des incendies. Le label “espace sans tabac” est créé par la Ligue contre le cancer.” “Immeuble sous vidéoprotection. Nous vous informons que cet établissement est placé sous vidéosurveillance pour des raisons de sécurité des biens et des locaux. Pour tout renseignement, s’adresser au responsable de l’immeuble , auprès duquel vous pouvez également exercer votre droit d’accès, conformément à la loi n°78-17 du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés, modifiée par la loi du 6 août 2004. Cette mesure a été mise en place afin d’assurer la sécurité des résidents et de prévenir toute nouvelle tentative de dégradation ou de vol. Les caméras de surveillance sont exclusivement destinées à protéger les espaces communs et à garantir un environnement plus sûr pour tous.” “Terrain de sport Veyet. Accès libre. Horaires d’accès autorisés : 8h à 22h sauf dispositions contraires. Après 20h penser à respecter la tranquillité du voisinage. Accès au public. Pendant les périodes d’ouverture et en dehors des créneaux d’occupation réservés aux écoles de l’arrondissement. La pratique du vélo est interdite dans l’enceinte du terrain. Les chiens ne sont pas autorisés.” “10m ←→ 10m Déménagement. Merci de respecter cet emplacement” “tarification progressive du stationnement + juste + écologique” Le principe ? véhicule électrique ou léger = tarif plus léger” "Respectons le voisinage Boing ! Bing ! Bam ! Merci de déposer votre verre entre 7h et 20h." (sur un silo à verre) Ces mots écrits, souvent sur des panneaux officiels, constituent les frontières visibles du jeu. Parfois, deux règles affichées entrent en concurrence… Mais alors laquelle adopter ? Devant le même terrain de sport, j’ai pu lire : “Accessible au public. Horaires d’accès autorisés : 18h-22h. En période scolaire, du lundi au vendredi y compris le mercredi de 8h à 18h ce terrain est réservé aux activités sportives des établissements scolaires. Équipement destiné en priorité aux adolescents pour des activités sportives spontanées. La pratique du vélo est interdite dans l’enceinte du terrain. Le port des chaussures à crampons est strictement interdit. Les chiens ne sont pas autorisés. La mairie décline toute responsabilité en cas d’accident et invite les utilisateurs à respecter le matériel, la propreté du lieu et le voisinage, en conformité avec l’arrêté de police du 11 juin 2004.” “Les 2 seules règles du terrain : (1) Match en 20 points (2) air ball -1 !!” Cela montre aussi que toute contrainte est aussi une invitation à explorer les brèches, à voir où la ville déborde de ses cadres.

  3. Découvrez les stratégies et tactiques urbaines Certaines inscriptions ressemblent plus à des conseils pour mieux s’adapter à l’environnement urbain et explorer ses brèches, des astuces laissées par d’autres joueurs avant vous pour vous aider à bâtir vos propres tactiques : "Prends ton vélo" (inscrit au pied d’un horodateur, un appel à l’alternative). "Adoptez la compost’attitude. Et hop ! direction compost." (sur une borne de collecte de déchets alimentaires) “La nuit, le bruit ça nuit. Merci de respecter le sommeil de notre voisinage et de leurs enfants” (affichette sur le mur d’une boîte de nuit) “Non c’est non, même à la Saint Valentin !” (collage sur un mur) ”mon amour je t’aime je t’aime je t’aime (petits coeurs dessinés) Un jour j’ai commencé. Un jour j’ai essayé” (inscription manuscrite sur un panneau “interdiction de stationner 24h/24”) “08/02 10h-19h Salon Eurexpo Privilégiez TCL et covoiturage.” Observez comment la ville vous propose des règles de vie astucieuses. Mais qui peut bien être derrière ces messages ?

  4. Identifiez les alliances et les guildes D’autres joueurs ont déjà organisé des mouvements, des communautés ou des actes collectifs qui transforment la ville. Et ils vous ont peut-être laissé certains des messages sur lesquels vous êtes tombés. Certaines inscriptions sont probablement des signes de ralliement entre des joueurs qui vous proposent de l’aide : "Queer Power : ici les déchets alimentaires se récupèrent pour faire du compost." (tagué sur un bac de collecte de déchets alimentaires) "Mon 7ème sans mégots. La Mairie du 7ème et les conseils de quartier s’associent pour éviter que nos rues ne ressemblent à un immense cendrier." (affichette sur une poubelle publique) “Tuto pour Macronistes : les graffs ne vous conviennent pas ? Faites comme vous faites avec le résultat des élections, ignorez les !!!” (tagué sur une vitrine) “Ici, demandez Angela. Un dispositif Mairie Lyon 7” (affiché sur la vitrine d’un commerce) “guide d’information pour les personnes exilées. Pour récupérer votre commande de guides : toquez ou appelez au 06 23 88 05 43. Le seul guide mis à jour chaque mois, traduit en anglais. Téléchargez le guide : www.watizat.org - QR Code” (affiché sur une porte) “Chers voisins, chers passants, Depuis aujourd’hui, ce jardin existe ! Il a remarqué les sourires sur vos visages, et le respect de tous. Preuve que la confiance est possible. Qu’habiter, ce n’est pas forcément posséder pour soi, mais s’exposer au dehors, créer, offrir… Pour le plus grand bonheur de tous ! Prenez soin de moi !” (écrit à la craie sur une ardoise, au dessus de quelques bacs de plantes) “Ici c’est le playground Jean Macé !! Tu es le/la bienvenue pour chiller ou jouer au basket. Peu importe ton niveau, ton genre, ton âge, ta religion ou ta couleur… sauf si tu préfères Jordan Bardella à Michael Jordan !” (tagué sur le mur d’un terrain de sport) Rejoindrez-vous l’un de ces mouvements ? Accepterez-vous de l’aide ?

  5. Affrontez les imprévus et obstacles Le terrain de jeu est en constante mutation. Des événements surgissent, vous forçant à modifier votre trajectoire. Des énigmes ou des problèmes doivent être résolus. "Pardon si ça vous gonfle. Autom. 2024 > début 2026. Rue de l’Université. Dans le cadre de l’aménagement de la Voie Lyonnaise n°8, des travaux auront lieu dans ce secteur." “Information eau potable nouvel occupant. Le saviez-vous ? Votre logement est alimenté en eau potable par Eau publique du Grand Lyon. L’eau de votre logement n’est pas comprise dans vos charges. Chaque nouvel occupant est dans l’obligation de souscrire un abonnement auprès d’Eau publique du Grand Lyon dès son entrée dans les lieux. Comment vous abonner ? (adresse email + numéro de téléphone + adresse postale)” “(picto barré d’un chien) Idée reçue n°1 : les déjections canines sont de l’engrais pour les plantes. FAUX : elles les font périr ! Idée reçue n°2 : les jardiniers adorent mettre les mains dans la terre. VRAI : oui mais que dans la terre…” Les détours imposés sont parfois des opportunités cachées. Prenez un autre chemin, observez ce que la contrainte vous révèle.

  6. Décodez les énigmes du jeu Certains messages sont laissés sans explication. Ils fonctionnent comme des clés vers un autre niveau de lecture de la ville : "Copiez-moi." (imprimé au sol sur le trottoir devant une école) "Tu n’es plus là où tu étais mais tu es partout là où je suis." (inscrit sur la vitrine d’une école d’art) “Living is easy with eyes closed” “Day after day after day. Enjoy. Keep try” “higher is better” “Je t’invite à ma fête d’anniversaire + QR code” (collé sur un mur) “+ de canards. - de connards” (tagué sur une palissade de chantier) “Stéphanie. Le silence, mon amour qu’est ce que les paroles nous infligent, j’aimerais tant te le dire, Dieu sais de moi que c’est de toi que je rêve, composé ma tristesse tissé en mille deux cent trois poèmes, je n’est vu personne qui pour toi s’anime, je regarde ma vie, c’était toi du moins j’y est cru, finalement aux ressort de la ville et des rues je me suis perdu…” (collé sur un local poubelle) Sont-ils des appels, des invitations à l’action, ou des traces laissées par d’anciens joueurs qui, eux aussi, ont cherché à comprendre la ville ? À vous d’y répondre.

  7. Clôturez votre partie et laissez une trace ? Je rentre chez moi après ce petit exercice d’observation et je me dis que la ville est bien un jeu sans fin, un puzzle dont les pièces s’ajoutent à mesure que l’on avance. S’il vous prend de tenter l’exercice, comme Nicolas l’a fait maintes fois, je suis sûr que vous trouverez un petit message pour vous intriguer, un graffiti qui semblait destiné à vous seul. Lors de ma déambulation j’ai lu ces quelques mots colorés : "J’espère que vous aimerez nos tags." Une phrase jetée sur un mur, un appel sans signature, une façon de me rappeler que chaque mot laissé ici attend un lecteur. Et je me demande maintenant, vais-je laisser quelque chose à mon tour ? Un simple signe sur le sol, une phrase énigmatique collée sur une porte ou bien juste ce texte, comme règles de jeu à vous transmettre, avec la même intention que ce petit graff croisé à maintes reprises, un appel à un prochain joueur : "Wake up" ? La partie ne s’arrête jamais vraiment. La ville vous attend. À vous de jouer.